Eirik Eide Pettersen : la grande idée qui le fait avancer

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janvier 25, 2021

Eirik Eide Pettersen est directeur technique chez Seaborg Technologies, une start-up implantée au Danemark dont la vision pour les réacteurs à sels fondus de petite taille dépasse les frontières. De nationalité norvégienne, il avait tout d’abord rejoint le secteur des combustibles fossiles dans son pays d’origine en emboitant le pas à des amis, avant de ʺcroiserʺ de meilleures idées.

Peu enthousiasmé par ce secteur, Eirik l’a quitté sans projet précis, et s’est retrouvé à étudier la physique dans la capitale danoise, Copenhague. « J’étais en classe, dans un amphithéâtre. Le cours portait en partie sur la fusion et en partie sur la fission. J’ai eu un de ces moments-déclic : j’ai compris que c’était ce que je recherchais », explique-t-il.

« J’ai demandé au professeur de réaliser un projet sur le nucléaire, mais au Danemark les compétences sur le sujet n’existaient pas. » Ils ont trouvé dans une autre université un doctorant, Troels Schönfeldt, apte à superviser Eirik. Il a ainsi pu axer ses études sur l’énergie nucléaire.

Il est ensuite parti étudier en France et en Espagne où il a fait un Master européen sur l’innovation dans l’énergie nucléaire, sans perdre contact avec Troels qui travaillait de son coté sur quelques projets. Troels et ses amis physiciens brassaient de la bière à leurs heures perdues et parlaient de résoudre les problèmes dans le monde. L’une de leurs brillantes idées est devenue Seaborg Technologies, une société fondée par Troels avec d’autres membres du groupe comme Eirik. Il les a rejoints en 2016, le deuxième salarié à temps plein après Troels.

Depuis ce moment-là, Seaborg s’est développé et emploie désormais 35 personnes à Copenhague. Et pourtant, le Danemark n’est-il pas un lieu un peu étrange pour lancer une start-up dans le nucléaire ? Pas tant que ça, d’après Eirik. « Le fait que nous soyons établi au Danemark n’est peut-être pas très bien compris. Or, c’est un pays qui valorise les bonnes idées », affirme-t-il.

Le milieu de la recherche nucléaire était bien établi au Danemark dans les années 1960, mais l’engouement s’est estompé et, en 1985, le parlement a passé une résolution interdisant l’utilisation de l’énergie nucléaire, tout en prenant des mesures énergiques en faveur de l’éolien. Vestas, le fabricant national d’éoliennes, « a commencé un peu comme nous », selon Eirik. « Quelques personnes croyaient fort en cette idée, puis l’État a commencé à y croire. Ça a créé l’une des plus belles réussites pour les exports danois. Vestas a exporté des éoliennes dans le monde entier et le nombre est extraordinaire. C’est un peu comme nous. Nous représentons aussi une “Grande Idée”, à mon humble avis. Nous utilisons quelque chose qui existait déjà, le réacteur à sels fondus, et essayons de surmonter certaines des difficultés qu’ils avaient au démarrage. »

La grande idée de Seaborg Technologies cherche à contrer les problèmes matériaux que les réacteurs à sels fondus rencontrent depuis le début. Plus précisément, pour le réacteur à sels fondus de Seaborg, un sel MSBR liquide est utilisé au lieu du graphite solide qui finit par se déformer et se fissurer sous la pression constante du flux de neutrons à haute énergie. Ces réacteurs sont fixés sur des barges flottantes construites sur des chantiers navals en Corée du Sud, avant d’être déployés dans toute l’Asie du Sud-Est pour remplacer au pied levé les centrales au charbon du littoral. « Ces plateformes flottantes présentent de nombreux avantages, quand on y pense. Elles peuvent être déplacées en cas de besoin. Si on se base sur l’année dernière, il est difficile de savoir d’un jour à l’autre comment les choses vont évoluer. En prévoyant sur 10 à 20 ans dans l’avenir, la flexibilité est un atout. »

Et en déplaçant les barges-centrales, on peut centraliser la production. « Si on étudie la productivité humaine sur n’importe quel produit, n’importe où, les chantiers navals sont des hauts lieux de rendement. Ils sont incroyablement efficaces pour transformer des matières premières en outil productif. Certains construisent un navire par semaine, au même endroit. Et le défi auquel nous faisons face est de grande ampleur. Comment allons-nous atteindre nos objectifs d’émission ? » s’interroge Eirik. « C’est ce qu’il nous faut : une énergie propre déployée à un rythme effréné et sans précédent. »

Dans le pitch que Seaborg présente aux investisseurs, Eirik explique que « la dernière diapo ressemble à une crosse de hockey, avec des chiffres exponentiels pour les réacteurs nucléaires en construction. Et ce sont de gros chiffres. On prévoit des milliers de réacteurs d’ici 2040, si tout se passe bien. » Ce serait fantastique pour Seaborg et pour le secteur nucléaire en général, mais ce n’est pas suffisant pour la planète. « Quand on voit ce qu’il nous faudrait pour décarboniser et maintenir le réchauffement climatique à 1,5 degrés, on aurait besoin de l’équivalent de 9 entreprises comme Seaborg pour atteindre ce niveau. »

Le deck de présentation fait clairement son effet : Seaborg a recueilli 15 millions d’euros d’investissement en 2020, dont une bonne partie provient d’Anders Holch Povlsen, le PDG et propriétaire du site de vente de mode, Bestseller. Ces fonds serviront à agrandir l’équipe technique et le laboratoire de la société. Seaborg doit encore valider et vérifier certains aspects de la conception de son réacteur, comme la performance des sels fondus.

À la suite de cette phase d’expansion, il est prévu que l’entreprise passe des 35 salariés actuels à environ 50, puis 80. On est loin du groupe d’amis brassant de la bière dans un sous-sol. Même si la société a connu de grandes évolutions, ils trouvent toujours du temps pour la bière. « Il y a un an de ça, on a passé une journée dans une brasserie locale à Copenhague, gérée par un vieil ami à nous de la boite. On dit qu’on y est allés pour faire une bière Seaborg. En fait, les brasseurs de là-bas ont fait tout le travail et on a seulement donné notre avis sur les ingrédients. Mais, en quelque sorte, on a fait une bière artisanale Seaborg : l’AtomBière. »

thomasthor

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