Pourquoi vivre près d’un centre de stockage géologique profond

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Décembre 14, 2021

En décembre 2018, le gouvernement britannique a lancé un appel à l’action demandant que des communautés se portent volontaires pour accueillir un centre national d’élimination des déchets radioactifs. Un tel centre présentera de nombreux avantages pour la communauté l’accueillant, qu’il s’agisse d’emplois stables, d’investissement dans les infrastructures ou de fonds mis à disposition pour des initiatives locales. Jusqu’à présent, quatre communautés ont manifesté leur intérêt et entamé des discussions : Allerdale, Copeland, Hartlepool et Theddlethorp. Parmi elles, certaines ont commencé le processus de recherche de site en identifiant des emplacements potentiels pour le centre.

Chacune a de bonnes raisons de se manifester. Copeland abrite déjà Sellafield, un site nucléaire plus ancien qui reçoit à l’heure actuelle la plupart des déchets radioactifs du Royaume-Uni. Allerdale est tout près de Copeland, la question des déchets radioactifs leur est donc connue. Hartlepool et Theddlethorp ont toutes deux un passé industriel et sont donc en mesure de comprendre la complexité d’un projet de cette envergure pour construire et opérer un centre de stockage géologique profond. Je suis moi-même originaire du nord de l’Angleterre et j’ai grandi dans le nord-est ; je connais donc bien les points forts de ces communautés ainsi que les avantages qu’elles pourraient retirer d’un tel projet.

La construction des installations sera très longue et se fera en profondeur, d’où le nom de centre de stockage géologique profond. Avant même d’envisager la construction, la première étape passera par une consultation : l’organisation responsable de la gestion des déchets devra parler aux communautés pour identifier les inquiétudes qu’elles pourraient avoir. En faisant une recherche rapide dans les médias, on s’aperçoit que nombreux sont ceux qui s’inquiètent des perturbations causées lors de la phase de construction, ou que les déchets soient simplement déversés au sein de leur communauté. L’irradiation est aussi une source d’inquiétude. Or, selon moi, vivre près d’un centre de stockage géologique profond peut être intéressant.

La filiale nucléaire britannique se conforme à des normes exceptionnellement élevées. La quantité de rayons émis par le secteur est bien comprise et les substances radioactives sont strictement contrôlées. Les déchets seront acheminés vers le centre dans des conteneurs de transport spécialement conçus et protégés, ce qui a fait l’objet de calculs préalables indiquant que les rayonnements émanant du conteneur seraient faibles. L’irradiation que je percevrais de ces déchets serait inférieure à celle causée par une procédure médicale banale, comme des radios. Le centre sera aussi spécialement aménagé pour confiner en sureté ces déchets pour des centaines de milliers d’années. Loin d’être une décharge publique, il s’agira de l’un des projets de construction les plus impressionnants que j’aurai l’occasion d’observer.

Un exploit scientifique et technique exceptionnel

Les déchets sont préparés avec soin afin de satisfaire à des critères extrêmement stricts. Les déchets liquides sont convertis en solides avant d’être placés dans un conteneur d’acier inoxydable, tandis que les déchets solides sont compactés en de gros blocs résistants. Cette procédure n’est que la première étape pour s’assurer que les déchets pourront être maniés en toute sécurité. Après quelques dizaines d’années consacrées au transfert des déchets dans le centre, il sera entièrement scellé. Les déchets seront enfouis si loin de la surface que même les rayons les plus pénétrants, les gamma, ne pourront nous atteindre. Ils y demeureront, leur radioactivité s’atténuant graduellement jusqu’à ce qu’il ne reste plus que des métaux lourds. Ce processus de décroissance radioactive naturelle prendra plusieurs siècles, et de nombreux projets de recherche sont menés à l’heure actuelle pour comprendre comment les déchets, et les installations elles-mêmes, évolueront avec le temps. Dans le but de mettre au point un centre pouvant endurer ces changements, un grand nombre de chercheurs s’attèlent à révéler les secrets des propriétés chimiques et géologiques, ainsi que les effets de la radiation sur toute une gamme de matériaux. Les avancées scientifiques qu’ils feront pourront avoir des retombées surprenantes.

Nous savons que l’eau s’infiltrera par la roche souterraine ; ainsi lorsque les déchets seront transférés dans l’ouvrage, des pompes serviront à assécher les alvéoles de stockage qui ont été forées. Une fois pleines et avant que l’accès n’en soit scellé, ces alvéoles finiront d’être comblées par de l’argile spécialement conçue. L’eau s’infiltrant dans le sol poreux et la roche au rythme d’environ 3 mètres par an, les eaux souterraines s’infiltreront donc progressivement dans l’argile enveloppant les déchets. En tant que scientifique, je suis impressionnée par les projets qui mettent tout en œuvre pour prouver que leur solution va marcher. Une étude récente a démontré l’importance de l’argile : un morceau de verre, représentant le déchet le plus radioactif, a été comprimé contre de l’acier, puis submergé dans de l’eau contenant à la fois de l’oxygène dissous et du chlorure de sodium (sel de table). Contrairement à d’autres études qui se concentraient seulement sur le verre, ils ont découvert que celui-ci se désintègre plus rapidement : le petit espace entre le verre et l’acier crée une fissure accélérant la corrosion. En revanche, l’argile qui sera utilisée au Royaume-Uni éliminera l’oxygène de l’eau et limitera ainsi le processus de corrosion en modifiant le pH de l’eau. Comme autre mesure de précaution, l’argile telle qu’elle a été conçue permet de filtrer toute particule qui pourrait s’échapper des déchets avec le temps. De gros efforts ont été entrepris pour créer cette argile, il est donc rassurant de savoir que tant d’experts ont participé à un élément qui garantira la sureté des déchets pendant leur stockage.

Si je vis près d’un tel centre, à quoi pourrais-je m’attendre ?

Un bâtiment sera construit à l’entrée de l’installation souterraine ainsi que des bureaux et des structures plus grandes qui ressembleront surement à des entrepôts. Des camions et trains feront des allées et venues pour décharger leur cargaison. Cela pourra ressembler à un centre de distribution de grande envergure, clôturé et patrouillé par des agents de la sécurité. Je verrai sans doute des gens et des véhicules en mouvement, mais si je ne peux pas voir les rayons, est-ce inquiétant ? Il est important de rappeler que nous sommes exposés aux rayons et à des substances radioactives au quotidien, nous n’en sommes seulement pas conscients. La radioactivité émane naturellement de la roche, ce qui contribue au bruit de fond radioactif naturel. Au cours d’un vol transatlantique, je serais davantage exposée aux rayonnements spatiaux que lorsque je suis sur la terre ferme. En revanche, il est peu probable que je croise des déchets radioactifs grâce aux procédés de conditionnement et de gestion.

Accueillir un centre de stockage de déchets radioactifs présentera de grands avantages. Outre la création d’emplois, plusieurs millions de livres sterling seront débloqués pour financer, par exemple, des projets au sein de la communauté, ce qui pourra avoir un impact positif sur mon mode de vie. J’aimerais beaucoup voir se monter des jardins collectifs, plus d’équipements sportifs et de loisirs, et une mise à disposition de fonds pour ma bibliothèque locale. Le transport des déchets voudra bien évidemment dire qu’une infrastructure adéquate devra être en place. La ligne de chemin de fer et les routes pourront être ainsi optimisées, et l’augmentation de la circulation sera certainement compensée par ces modernisations.

Les avantages économiques et sociaux d’accueillir un centre de stockage en formation géologique sont l’une des principales raisons pour lesquelles quatre communautés se sont manifestées pour l’instant. Une autre, moins tangible, entre en jeu également : être les héros qui ont présenté une solution à un défi majeur de longue date. Les scientifiques et ingénieurs s’appliquent depuis des décennies à étudier différentes options et parvenir à une solution réussie, hautement perfectionnée afin de gérer les déchets radioactifs, mais il faudra une communauté toute entière pour apporter la dernière pièce au puzzle : savoir où l’implanter.

thomasthor

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