Atomic Reporters: interview avec son fondateur, Peter Rickwood

Avis professionnels

April 12, 2022

Quelles menaces nucléaires devons-nous affronter à l’heure actuelle ? À quelles questions éthiques les journalistes sont-ils confrontés lorsqu’ils analysent des informations de sources libre d’accès ? Comment les garanties nucléaires peuvent-elles suivre le rythme de l’expansion de l’énergie nucléaire dans le monde et continuer de décourager la prolifération d’armes nucléaires ?

Atomic Reporters, fondé en 2012 par le journaliste canadien Peter Rickwood, traite de telles questions brulantes parmi d’autres. Pour en savoir plus sur les objectifs et activités de cette organisation remarquable, consultez https://www.atomicreporters.com/.

Selon son site internet, Atomic Reporters est « un organisme à but non lucratif indépendant qui vise à informer les journalistes de manière impartiale sur la science et la technologie nucléaires afin que les informations soient transmises de manière éclairée. » Comme beaucoup d’ONG, elle a été créée pour répondre à un besoin : celui des journalistes, des législateurs et du grand public qui doivent être mieux informés sur la technologie nucléaire et ses utilisations à la fois militaires et pacifiques ; ainsi que celui des professionnels du nucléaire afin de communiquer clairement sur les risques et avantages que cette technologie présente. Dans ce but, Atomic Reporters fait connaitre les enjeux cruciaux modernes du nucléaire sur les plans technique et éthique, réunit les spécialistes du nucléaire et les médias, et met en place des formations et briefings pour les journalistes.

Susan Cohen, rédactrice technique, interviewe le fondateur et directeur exécutif d’Atomic Reporters, Peter Rickwood, au sujet de la création, du développement et des activités en cours de l’organisation.

Susan Cohen : Parlez-nous de la trajectoire qui vous a menée à créer Atomic Reporters.

Peter Rickwood : Je suis né et j’ai grandi en Grande-Bretagne où j’ai aussi suivi ma formation en journalisme avant de partir m’installer au Canada. J’ai travaillé de la Colombie britannique à la Nouvelle-Écosse, et j’ai fini par devenir reporter spécialisé dans l’environnement au Toronto Star. J’y suis resté 10 ans, qui se sont achevés par un congé sabbatique en Espagne et au Portugal. Ce séjour m’a convaincu qu’on pouvait communiquer l’importance de protéger l’environnement de différentes manières. Je suis alors parti à Tobago pour initier des hôtes payants à la nature tropicale, d’abord depuis un grand yacht, puis d’un petit hôtel que mes voisins du village et moi-même avions construit sur les ruines d’une maison de l’époque coloniale. Après être rentré en Europe, et avoir travaillé au Fonds mondial pour la nature à Vienne, j’ai intégré l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) en 2001 comme chargé des relations presse. En tout, j’y ai travaillé 10 ans, en comptant aussi une courte période en tant que conseiller en communication pour l’Organisation du traité d’interdiction complète des essais nucléaires (CTBTO). La plupart du temps, mon rôle consistait à aider les journalistes.

SC : Quel était le niveau de connaissances des reporters que vous accompagniez sur le nucléaire et les radiations ?

PR : Généralement, très faible ou inexistant. La question qu’ils posaient le plus souvent était : « Que cela signifie-il ? » Et par « cela », ils voulaient dire les travaux clés de l’AIEA, à savoir les garanties, le cycle du combustible, le TNP, la sureté et la sécurité. Les reporters n’avaient aucune expérience dans le domaine de la technologie nucléaire. Souvent, ils ne savaient pas du tout quelles questions poser !

SC : Est-ce pour cette raison que vous avez fondé Atomic Reporters ?

PR : En fait, le moment décisif pour moi a été la guerre en Irak, et aussi le désespérant manque de connaissances des reporters que l’on rencontrait habituellement. On avait beaucoup de difficultés à faire en sorte que les informations essentielles soient rapportées de manière correcte et cohérente. Et de plus, en tant que fonctionnaire international, je ne pouvais pas aborder certaines choses. Donc, quand j’ai quitté l’AIEA, il m’a paru évident qu’il fallait établir une petite ONG indépendante pour transmettre des informations techniques approfondies et exactes, et nous permettre d’être un peu plus directs que ce que les sensibilités d’une organisation internationale nous autorisaient à faire.

SC : Par quels moyens est-ce qu’Atomic Reporters facilite et encourage un travail de transmission d’informations éclairé ?

PR : Nous sommes conscients que l’on manque cruellement de connaissances et de reporters spécialisés pour aider à combler ces lacunes. L’anxiété du public à propos du nucléaire vient, en grande partie, du fait que l’on ne distingue pas les utilisations pacifiques et militaires. Le public mérite qu’on lui présente des informations correctes. C’est donc aux journalistes de bien faire les choses. De plus, le déclin actuel des médias d’information fait que la mésinformation et la désinformation sont monnaie courante. Atomic Reporters met en commun les connaissances en créant des espaces de rencontres informelles entre reporters et professionnels du secteur nucléaire. Jusqu’à présent, nous avons organisé des formations pour des journalistes de New Delhi à Honolulu en faisant escale à Vienne et Rotterdam. Elles sont financées par des organismes comme la Carnegie Corporation of New York, le Stanley Center for Peace and Security, la CTBTO ainsi que certaines agences gouvernementales.

SC : Les informations en matière de nucléaire sont complexes et peuvent aussi être très chargées politiquement. Est-ce qu’il est utile de les rapporter dans le détail ?

PR : Le secteur du nucléaire n’a jamais rien eu à gagner à écarter le public. J’ai été à l’initiative d’une étude de recherche, s’appuyant sur les observations de l’AIEA sur le rôle que joue le public en matière de sureté nucléaire. Dans quatre des cinq cas étudiés, nous avons établi que l’implication du public joue un rôle important pour améliorer la sureté. Dans le cinquième cas, qui se distinguait par une rupture de la responsabilité, nous avons évalué l’échec répété après plus de 40 ans d’implanter un site de stockage nucléaire.

SC : Abordez-vous la crise actuelle en Ukraine ?

PR :  Oui. Maintenant que les Russes attaquent les centrales nucléaires et menacent d’utiliser le nucléaire militaire, de nombreuses questions se posent. L’AIEA a bien agi en faisant régulièrement le point sur la situation, et tente de remplir sa mission qui consiste à assurer la sureté nucléaire dans des circonstances extrêmement difficiles.

SC : Pourriez-vous nous en dire plus sur les formations que vous mettez en place ?

PR : La confiance est cruciale. Atomic Reporters comprend les besoins des journalistes, ils participent donc avec enthousiasme à nos formations. Actuellement, nous organisons une série de six séminaires en ligne étalés sur les étés 2021 et 2022 qui s’intitule Une histoire méconnue : l’héritage de la fission de l’atome. Des spécialistes des gouvernements, des organisations internationales et de la communauté œuvrant pour la non-prolifération nucléaire informent un groupe international constitué de 24 jeunes professionnels sur tous les aspects de la science et la technologie nucléaire. Ce projet est financé par la Fondation Konrad-Adenauer qui soutient également l’élaboration d’un échéancier pour contrôler les armements nucléaires. À cela s’ajoutent des briefings réguliers en ligne pour journalistes et diplomates, sur des thèmes comme le Mémorandum de Budapest, le dixième anniversaire de la catastrophe de Fukushima, le TNP, etc.

Comme exemple d’un autre projet d’Atomic Reporters, nous travaillons aussi avec des jeunes citoyens journalistes sur les réseaux sociaux et d’autres canaux pour rapporter la première réunion du Traité sur l’interdiction des armes nucléaires et une conférence d’une journée en amont sur l’Initiative humanitaire, toutes deux se tenant à Vienne en juin. Cela dans le but d’informer les jeunes sur les risques nucléaires. Une série de séminaires avec des spécialistes se tiendra au préalable pour établir une base solide pour ce projet.

SC : Dix ans après avoir fondé Atomic Reporters, quel message voulez-vous maintenant faire passer à nos lecteurs ?

PR :  Nos formations ont permis de créer des réseaux informels de journalistes et des examens par des pairs, qui ont pu rehausser le niveau des informations rapportées sur le nucléaire. Bien que nous soyons régulièrement en manque de financement, Atomic Reporters a renseigné nombre de communicants sur le nucléaire qui deviennent, à leur tour, une ressource fiable d’information sur le sujet, ce qui permet de faire le pont entre la presse, les gouvernements et les fournisseurs d’énergie.

En tant qu’organisation à but non lucratif, nous sommes entièrement dépendants de la générosité de nos donateurs pour atteindre notre objectif : apporter aux journalistes des connaissances solides pour qu’ils informent leurs publics. Nous sommes les seuls à jouer ce rôle d’agent d’information auprès des journalistes. Notre raison d’être est simple. D’après notre déclaration de principe fondateur : « Mieux rapporter les informations permettrait d’impliquer davantage le public et de mieux adapter les stratégies politiques. »

 

Susan Cohen comes from Sydney, Australia. She headed for Europe as a student of languages and life, sojourning in Perugia, Italy, and then settling in Vienna, Austria. She has hovered in Central Europe since then, working as a writer, editor and teacher with various international organizations and NGOs. Specializing in nuclear and radiation English, Susan writes mission reports, edits guidance documents and produces conference proceedings. To maintain sanity, she conducts interviews with wise, quirky experts and publishes advocacy articles. For relaxation and love she writes poetry and children’s stories.

Susan Cohen
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