Interview avec LAURA ROCKWOOD Directrice, OPEN NUCLEAR NETWORK

Avis professionnels

May 27, 2022

Par Susan Cohen

Quelles sont les menaces nucléaires auxquelles nous devons faire face à l’heure actuelle ? Comment les informations de sources en accès libre peuvent-elles être exploitées au mieux par les parties prenantes ? Comment l’ONN peut-elle rester au fait des menaces nucléaires à travers le monde dans son analyse afin de dissuader l’escalade de conflits ?

L’Open Nuclear Network (ONN), une ONG établie à Vienne et fondée en 2019 par sa directrice en poste, Laura Rockwood, examine des questions de cet ordre. Elle vise à atténuer le risque de déploiement d’armes nucléaires en réponse à une erreur, un doute ou une mauvaise orientation, particulièrement dans le contexte de l’intensification d’un conflit. L’ONN adopte des pratiques innovantes, inclusives favorisant le dialogue, assistées par des données de sources en accès libre. Pour en savoir plus sur les objectifs et activités de cette organisation remarquable, consultez https://opennuclear.org/.

Suivant un objectif de désescalade d’un conflit afin d’écarter toute guerre nucléaire, l’ONN n’est redevable à aucune communauté du renseignement ni à aucun gouvernement, ce qu’il est important de souligner. Grâce à leur analyse impartiale des données de sources en accès libre, ils tâchent de rééquilibrer l’asymétrie d’information afin de prévenir que l’on tire des conclusions hâtives sur des capacités ou intentions. De la sorte, l’ONN établit les fondements qui rendent possible un dialogue plus ouvert entre les parties prenantes.

Susan Cohen interviewe la directrice d’ONN, Laura Rockwood, sur la création, le développement et les activités en cours de l’organisation.

Susan Cohen : Parlez-nous de la trajectoire qui vous a menée à créer et prendre la tête d’ONN.

Laura Rockwood Je suis née et j’ai grandi aux États-Unis, où j’ai faire ma formation sur les deux côtes : d’abord en Californie à l’université de Californie à Berkeley et à la faculté de droit de Hastings à San Francisco, puis à Washington DC. Là, j’ai travaillé pour le gouvernement américain pendant neuf ans. Grâce à une heureuse coïncidence, j’ai pu entrer à l’agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) à Vienne où j’ai travaillé pour le Bureau des affaires juridiques pendant 28 ans, principalement sur les mesures de protection et les organes directeurs. Après avoir pris ma retraite de l’AIEA, j’ai été chargée de recherche principale au Belfer Center au sein de la Kennedy School de l’université de Harvard sur le projet de gestion de l’atome. Par la suite, entre 2015 et 2019, j’ai travaillé comme directrice exécutive du Centre de Vienne pour le désarmement et la non-prolifération. C’est de là que je suis arrivée à l’ONN.

SC : De quelle manière les données recueillies par l’ONN servent à atténuer le risque de guerre nucléaire et empêcher l’escalade ?

LR : L’ONN recueille et analyse des informations pertinentes issues de sources en accès libre. Nous pouvons utiliser les données recueillies pour clarifier, sans arrière-pensée, les positionnements politiques et militaires de toutes les parties prenantes. De plus, analyser les données peut aider à réfuter la désinformation qui sert à mettre en avant certaines stratégies politiques, comme ce qui s’est produit sur l’Irak en 2002/2003 ou, à l’heure actuelle, sur l’Ukraine.

SC : Qui sont vos usagers/parties prenantes ?

LR : Nos analyses sont utilisées par les décideurs au sein des gouvernements, le grand public et les médias, ce qui nous permet d’atteindre toutes les parties prenantes. La société civile joue un rôle important pour éduquer les gens à tous les niveaux sur les conséquences de la mésinformation et de la désinformation, surtout lors de conflits en pleine escalade.

SC : Quelles sont les principales sources en accès libre que l’ONN consulte ?

LR : Nous exploitons les images satellite, les médias d’information dans leurs langues d’origine, les réseaux sociaux (approuvés) ainsi que les analyses de tierces parties effectuées par des experts et ONG réputés.

SC : De quelle expertise le personnel a besoin pour soutenir les activités d’ONN ?

LR : Les activités d’ONN sont si nouvelles que l’on trouve très peu d’experts de haut niveau. Nos analystes doivent pouvoir apprendre vite, avoir de bonnes capacités d’analyse et être capables de faire sens de données disparates. Lorsqu’ils sont en poste, ils peuvent améliorer leurs compétences informatiques et apprendre à se servir des images satellite.

SC : Comment les analystes traitent-ils les données pertinentes ?

LR : L’ONN agrège les données afin de les recueillir plus efficacement. De par leur volume, il n’est pas possible d’assurer le suivi des données au jour le jour. Les analystes doivent donc trier ce qui n’est pas pertinent (c’est-à-dire écarter le « bruit ») et systématiser le recueil de données. Nous mettons actuellement au point un système de surveillance assisté par ordinateur pour reconnaitre la trajectoire d’escalade. Il pourra capturer des vidéos, images et textes. Une fois les données recueillies et triées, les analystes se concentrent sur les informations les plus pertinentes pour un projet donné.

SC : Quel est le projet le plus important sur lequel ONN travaille actuellement ?

LR : Le projet en cours d’ONN est axé sur l’atténuation du risque nucléaire dans la péninsule coréenne. Nous examinons l’enchevêtrement complexe autour de la crise nucléaire dans la péninsule et identifions les facteurs déclencheurs et trajectoires possibles qui mènent à l’escalade d’un conflit. Un rapport que nous avons publié en septembre 2020 présente les positions et engagements évolutifs des six pays qui sont les principales parties prenantes dans ce conflit : la Chine, la RPDC, le Japon, la République de Corée, la Russie et les États-Unis. Tous ces pays ont un intérêt établi dans l’avenir de la péninsule coréenne. L’ONN vise à fournir à des intermédiaires crédibles les informations et ressources nécessaires pour lutter contre l’escalade du conflit afin d’atteindre les décideurs en temps réel et empêcher un échange nucléaire.

SC : Analysez-vous aussi les données en lien avec la guerre en cours en Ukraine ?

LR :  L’ONN n’est pas un groupe de pression ; nous sommes impartiaux. Vu que nous nous concentrons sur la désescalade des conflits, particulièrement dans le contexte des états disposant de l’arme nucléaire, et que notre projet en cours concerne la péninsule coréenne, nous étudions les implications possibles de la guerre en Ukraine pour l’Asie du nord-est. Nous surveillons tout élan militaire dans la zone, notamment les mouvements russes envers les Îles Kouriles dans le contexte de la dispute territoriale avec le Japon, et les enseignements tirés par la Chine sur les échecs russes en Ukraine par rapport à ses propres ambitions sur Taïwan.

SC : Quelles sont les réussites de l’ONN jusqu’à présent ?

LR : Depuis que l’ONN a été établi en 2019, aucune arme militaire n’a été utilisée, même si nous ne pouvons surement pas nous attribuer cette réussite ! Notre plus grand succès, que nous avons accompli en seulement trois ans et pendant le confinement dans le monde, a été de mettre en place notre équipe d’analystes ; une équipe hautement fonctionnelle qui publie invariablement et régulièrement des analyses crédibles de grand intérêt, comme en témoignent les retours positifs que nous recevons fréquemment, destinées aux médias, gouvernements et organisations internationales.

Susan Cohen comes from Sydney, Australia. She headed for Europe as a student of languages and life, sojourning in Perugia, Italy, and then settling in Vienna, Austria. She has hovered in Central Europe since then, working as a writer, editor and teacher with various international organizations and NGOs. Specialising in nuclear and radiation English, Susan writes mission reports, edits guidance documents and produces conference proceedings. To maintain sanity, she conducts interviews with wise, quirky experts and publishes advocacy articles. For relaxation, she loves to write poetry and children’s stories.

Susan Cohen
LinkedIn

Share this post