Une touche personnelle qui manque

Analyse approfondie

March 28, 2022

Par Jeremy Gordon

Les réseaux sociaux ont révolutionné notre manière de communiquer, mais le secteur nucléaire n’a pas encore réuni le courage d’en tirer pleinement parti. Sans engagement personnel, la filière gâche des occasions d’instaurer la confiance avec le public et de le sensibiliser. Or, elle doit d’abord se faire confiance pour être en mesure de saisir cette opportunité.

Pour la plupart des gens, les réseaux sociaux constituent désormais la principale source de nouvelles et d’information ainsi qu’un outil indispensable pour faire des affaires et se divertir. Ils sont également à l’origine d’une nouvelle culture : les plaisanteries et réactions que nous partageons face à ce qui se passe dans le monde.

Parmi tout ce que l’on trouve sur les réseaux sociaux, ce qui vient directement des gens est le plus efficace. Lorsqu’une personne que l’on connaît, ou dont on se sent proche, partage une information, celle-ci est reçue avec un niveau de confiance privilégié. C’est ce qui fait de quelqu’un un « influenceur ». Les comptes officiels des entreprises permettent de suivre leur actualité, mais ils ne pourront jamais avoir les mêmes effets multiplicateurs que les publications montrant une touche personnelle.

Le nucléaire relève du domaine technique et porte un bagage historique et culturel important ; il est d’autant plus nécessaire qu’il soit représenté de manière personnelle. Le besoin est encore plus grand que ce que l’on peut s’imaginer puisque la filière est étonnamment étroite et marginalisée. Pour présenter les choses autrement, disons que les besoins en uranium dans le monde tiendraient facilement sur un seul porte-conteneurs. Cette utilisation extraordinairement efficace des ressources veut aussi dire que le nucléaire ne bénéficie pas d’un vaste écosystème de services de soutien et de chaines d’approvisionnement dont les gens auraient pu entendre parler. À ceci s’ajoute le fait que les centrales nucléaires sont généralement situées dans des lieux assez reculés, à proximité seulement de quelques petites villes. Ainsi, la plupart des individus n’auront jamais directement affaire au nucléaire. L’internet transcende toutes les contraintes physiques et peut permettre à tout un chacun de mieux connaitre un travailleur du nucléaire, comme c’est le cas des personnes qui vivent près des centrales.

Les travailleurs du nucléaire sont bien sûr déjà sur les réseaux sociaux, comme tout le monde. Cependant, de nombreuses organisations voient cette présence comme un risque à atténuer plutôt qu’une opportunité à sonder. Certaines entreprises interdisent même à leurs employés d’évoquer leur travail. Les restrictions de ce type sont censées protéger les entreprises, mais elles sont contreproductives pour l’ensemble du secteur puisqu’elles font perdre le contrôle de la conversation. Le nucléaire est effectivement discuté en ligne, mais par des personnes qui ne le connaissent pas.

Ces restrictions jouent aussi un mauvais tour lorsque des travailleurs frustrés publient anonymement sur les réseaux sociaux pour défendre le nucléaire avec une agressivité qui aliène des alliés potentiels. Même ceux qui utilisent au mieux les réseaux sociaux se défont de leur statut et de leur touche personnelle s’ils se sentent obligés de rester anonymes. Si davantage de travailleurs du nucléaire pouvaient parler ouvertement d’où ils travaillent, de ce qu’ils savent et des réalités du nucléaire, ce serait un premier pas dans la bonne direction pour améliorer la représentation du secteur.

Les plateformes de réseaux sociaux ont toutes un attrait différent. Les travailleurs du nucléaire peuvent se représenter eux-mêmes ainsi que le secteur, avec simplicité et naturel, face à leurs amis et leur famille sur Facebook, à d’autres secteurs sur LinkedIn, ou même aux faiseurs d’opinion sur Twitter, pour ne nommer que trois des principales plateformes.

On peut facilement reprendre le contrôle de cette situation. Les organisations du secteur nucléaire doivent comprendre que chaque travailleur individuel a la capacité unique de représenter le secteur tout en instaurant une relation de confiance. Les voix des travailleurs peuvent compléter la communication formelle en atteignant de nouveaux publics, et démontrer le savoir-faire de la société ainsi que ses valeurs. N’oublions pas que lorsque les faits comptent, ces personnes pourront jouer de leur statut de professionnels en qui leurs abonnés intersectionnels ont déjà confiance. Pensez à la valeur que les interventions de médecins et virologues ont apportée sur les réseaux sociaux pendant la pandémie. Le nucléaire peut aussi parvenir à cela, dès qu’il trouvera le courage de faire confiance à ses employés et de les soutenir pour qu’ils se représentent en ligne eux-mêmes de la meilleure manière qu’il soit. Il n’est pas donné à tout le monde de faire comme Alfredo Garcia, mais si plus de professionnels du nucléaire en parlent avec aise et compétence, plus de nouveaux influenceurs se démarqueront.

Les entreprises devraient conseiller et former leurs employés qui souhaitent parler davantage de leur travail. Les règlements internes des entreprises devraient inclure des directives sur les réseaux sociaux qui autorisent et soutiennent leurs employés tout en étant claires sur les limites à ne pas franchir. Les règles habituelles sur la sécurité, la confidentialité et le fait de ne pas ternir la réputation d’une entreprise se transfèrent facilement aux réseaux sociaux et englobent la plupart des problématiques. Au cours de mes échange avec des responsables de la communication qui ont suivi cette stratégie, ils mettent en avant les bénéfices pour l’organisation et expliquent que lorsque des problèmes occasionnels sont apparus, ils ont été la plupart du temps résolus grâce au bon sens et sans dommage important.

Quant aux travailleurs du nucléaire qui pensent « J’aimerais le faire, mais je n’ai pas le droit », vous devriez étudier de nouveau le manuel du personnel ou vous tourner vers votre service communication. Vous pourriez être agréablement surpris. Certaines organisations ouvrent bien entendu la voie dans ce domaine, comme  Ansto par exemple.

Loin de moi l’idée que le nucléaire a besoin d’encore plus de personnes qui se lancent dans un débat avec les activistes anti-nucléaires. Il y en a suffisamment déjà. Ce dont le nucléaire a besoin, c’est d’être normalisé par des individus qu’il compte dans ses rangs et qui soient intelligents, bienveillants et compétents. Ce sont les mieux placés pour montrer au monde ce que l’énergie nucléaire représente vraiment en parlant normalement de leurs tâches quotidiennes au travail en parallèle des autres sujets de conversation dans leur vie. Dès que le secteur libèrera leur parole, les travailleurs pourront s’atteler à combler le déficit de représentation du secteur.

thomasthor

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