Retraite dans les forêts de Bohême

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June 13, 2022

Les secrets soviétiques révélés – histoire et avertissement

Revenons sur la fois où le Nucléaire au féminin (Women in Nuclear ou WiN) de l’AIEA s’est aventuré dans un fascinant voyage dans le temps en visitant une relique ténébreuse de la course à l’armement après la fin de la deuxième guerre mondiale.

La découverte de l’Atom Muzeum

Tout a commencé par un heureux hasard. En tant que membre du Bureau exécutif de WiN AIEA, je suis toujours à la recherche d’intervenants, lieux et événements susceptibles de nous intéresser. Ainsi, lorsqu’un collègue slovaque (ingénieur nucléaire à l’AIEA), m’a parlé d’un musée unique sur les armes nucléaires en Tchéquie, j’ai pensé que cela pourrait présenter un intérêt pour WiN et l’AIEA. Visiter ce musée nous permettrait d’en apprendre davantage sur l’origine soviétique du programme nucléaire militaire russe, et nous donner une perspective historique. Après tout, l’utilisation de la bombe atomique par les États-Unis pour mettre fin à la guerre du Pacifique avait entrainé une course à l’armement nucléaire. Cela avait aussi amené Eisenhower à faire son discours sur l’atome au service de la paix, produisant ainsi le contexte dans lequel l’AIEA est née.

Mon collègue m’a présenté l’un des fondateurs du musée et son directeur actuel, Václav Vítovec, avec qui il avait étudié. Ma curiosité était piquée : le musée de l’atome ou Atom Muzeum Javor 51 – AMI 51 était en fait un bunker secret. Au temps des Soviétiques, il avait servi pour stocker des ogives nucléaires pendant la guerre froide, et a récemment été restauré afin de retrouver son état premier et d’être préservé pour la postérité.

Vous vous demandez peut-être ce que ce vieux bunker, dissimulé par un camouflage bucolique dans la campagne de Bohême, peut bien avoir affaire avec l’AIEA ou WiN. À première vue, on penserait que l’Atom Muzeum conviendrait mieux à un mouvement de désarmement qu’à l’AIEA puisqu’il s’est donné pour mission de promouvoir les utilisations pacifiques de l’énergie nucléaire. Néanmoins, le Bureau exécutif de WiN AIEA s’est enthousiasmé à l’idée de visiter ce volet de l’histoire du nucléaire militaire. J’ai ainsi assisté en leur nom à l’inauguration du musée en aout 2013 aux cotés des dignitaires du gouvernement tchèque, de la presse, d’un panel international d’historiens de la Guerre froide et de centaines de personnes du grand public. Václav Vítovec, également directeur de la Fondation du rideau de fer qui entretient le bunker afin de le conserver en l’état, m’a fait visiter le musée en exclusivité. C’est à ce moment-là que nous sommes convenus d’une visite de WiN AIEA en novembre.

La retraite de WiN

Le Bureau exécutif de WiN a décidé de combiner la visite de l’Atom Muzeum avec notre retraite annuelle. Les retraites de WiN sont toujours des occasions spéciales, très différentes de nos activités habituelles mais indispensables au bon fonctionnement et à la cohésion de l’organisation ainsi qu’à une bonne collaboration avec nos membres. Les activités de WiN peuvent consister à organiser des présentations et visites scientifiques, animer des événements de networking , conseiller les femmes au sein du personnel, mettre sur pied la Foire internationale des écoles scientifiques, participer à la Journée des filles à l’AIEA, et inviter des femmes ayant réussi dans diverses professions à intervenir lors de déjeuners-conférences. Par ailleurs, nous menons des campagnes pour notamment promouvoir la parité dans les métiers du nucléaire, soutenir la cause d’ONG humanitaires (dont Médecins sans Frontières et Frauen ohne Grenzen), et lutter contre le harcèlement sur le lieu de travail. La plupart de nos activités se déroulent à Vienne, normalement dans les locaux de l’AIEA ou dans d’autres lieux adaptés dans la ville ou ses environs.

Pour évaluer les activités passées de WiN et en planifier d’autres, nous complétons les réunions du comité, qui sont souvent menées de manière hâtive, par une retraite annuelle, ouverte à tous les membres de WiN. Là, nous associons relaxation et interactions sociales à des discussions approfondies sur la programmation, sans avoir à stresser et à être pressées par le temps.  Nous préférons que la retraite se passe dans un établissement thermal à la campagne, facilement accessible de Vienne en voiture. L’Atom Muzeum n’étant qu’à environ six heures de route, nous avons décidé de planifier notre retraite de novembre 2013 autour de la visite du bunker et, avec l’aide du personnel du musée, nous avons trouvé un établissement thermal à proximité où nous pouvions rester. C’est donc devenu une retraite pas comme les autres !

La visite du bunker

Trois mois après avoir assisté à l’inauguration du musée, nous nous retrouvions sur place ! Inutile de dire que la visite du bunker était le point culminant de la retraite. Cette installation souterraine de stockage d’armes nucléaires militaires était entièrement sous le contrôle soviétique de 1968 à 1990.  Passée ensuite entre les mains du ministère tchèque de la Défense, elle a récemment été reprise par la Fondation du rideau de fer qui l’a restaurée et continuera de l’entretenir en tant que musée. Sur les 12 bunkers jumeaux identiques (soit 24 lieux de stockage) dans l’ancien bloc de l’Est, seul celui-ci reste. Ce qui le rend également unique est le fait qu’aucun autre entrepôt d’armes nucléaires dans le monde n’est devenu un musée.

Sa solide construction et ses équipements soviétiques d’origine ont été méticuleusement préservés. Nous sommes restées au frais dans les salles à 6º C et 90 % d’humidité toute l’année, et bouche bée devant les portes sécurisées de 6,5 tonnes et les grues gigantesques. Nous nous sommes émerveillées devant les engins simples mais ingénieux et toujours en état de marche dans les salles techniques, et étions fascinées par les expositions détaillées dans les salles à quatre pans qui avaient chacune hébergée 20 ogives nucléaires – des armes qui auraient pu détruire l’Europe et au-delà. Les expositions portaient sur des thèmes différents : la guerre froide, le programme militaire soviétique, le programme militaire des États-Unis et les utilisations pacifiques de l’énergie nucléaire.

La naissance des armes nucléaires

Comment tout a commencé ? En 1939, Albert Einstein avait alerté le Président Roosevelt que les chimistes allemands à Berlin avait réussi la fission de l’atome et travaillaient pour les Nazis à mobiliser l’énergie nucléaire pour créer une arme de destruction massive. Une telle arme nucléaire pourrait détruire toute vie là où elle frapperait ; des villes entières ainsi que leurs habitants pourraient être anéantis. Einstein exhortait les États-Unis à se mettre à faire des réserves d’uranium. En décembre 1941, les Japonais bombardaient la flotte américaine dans le Pacifique à Pearl Harbour, poussant les États-Unis à entrer dans la deuxième Guerre mondiale. En aout 1942, naissait le Projet Manhattan au Laboratoire national de Los Alamos, un projet top secret dirigé par le physicien théoricien Robert Oppenheimer en coopération avec d’autres scientifiques renommés pour concevoir la bombe atomique américaine. Einstein, considéré comme suspect par les services de renseignement militaire américains par le seul fait qu’il était allemand et de gauche, n’a pas été habilité à travailler sur le projet pour des raisons de sécurité.

Le monde a été témoin de la « réussite » du Projet Manhattan les 6 et 9 aout 1945 lorsque les deux grandes bombes atomiques qu’il avait produites détruisaient les villes d’Hiroshima et Nagasaki, tuant près de 226 000 personnes, des civils pour la plupart. L’empereur Hirohito annonçait quelques jours plus tard la capitulation du Japon, signée officiellement le 2 septembre, ce qui mit fin à la deuxième Guerre mondiale dans le Pacifique.

Peu de temps après que les bombes atomiques ont explosé, Einstein déclarait :

L’heure est venue désormais pour l’homme de renoncer à la guerre. Résoudre les problèmes internationaux en ayant recours à la guerre n’a plus rien de rationnel. Maintenant qu’une bombe atomique, comme celles qui ont explosé sur Hiroshima et Nagasaki, peut détruire une ville, tuer tous les habitants d’une ville… Nous pouvons voir que nous devons maintenant utiliser les pouvoirs de raison de l’homme afin de résoudre les disputes entre nations.

Sensibiliser pour survivre

Qu’avons-nous appris depuis ? La course à l’armement entre les puissances mondiales s’est calmée, maintenant qu’il existe suffisamment d’armes nucléaires pour détruire le monde plusieurs fois. Heureusement, depuis 1945, même si des tests nucléaires sont conduits à certains endroits, aucune bombe atomique n’a été lâchée sur des zones peuplées. . .  Jusqu’à présent. La menace demeure cependant, ainsi que la question existentielle : comment nous assurer que l’énergie nucléaire serve à aider l’humanité et non à la détruire ?

Cette question reste d’actualité lorsque l’on déambule dans les couloirs de l’Atom Muzeum.  L’existence du musée est due à la vision, la persévérance et la ténacité des trois directeurs de la Fondation du rideau de fer, qui ont investi leurs temps et ressources pour le créer. La visite en vaut le détour et peut s’organiser en écrivant au directeur, Václav Vítovec : vitovec@volny.cz. Nous avons invité M. Vítovec à faire une présentation lors du déjeuner organisé par WiN à Vienne en 2014. Par la suite, WiN a organisé une exposition, en collaboration avec l’ambassade tchèque, au Centre international de Vienne où siège l’AIEA. Des milliers de visiteurs ont pu voir le bunker et les pièces exposées à l’Atom Muzeum, qui en tant que seuls vestiges de l’histoire nucléaire militaire représentent à la fois un important travail de mémoire sur la guerre froide et un avertissement pour l’avenir. Soit un monument colossal en faveur de la non-prolifération !

Susan Cohen comes from Sydney, Australia. She headed for Europe as a student of languages and life, sojourning in Perugia, Italy, and then settling in Vienna, Austria. She has hovered in Central Europe since then, working as a writer, editor and teacher with various international organizations and NGOs. Specialising in nuclear and radiation English, Susan writes mission reports, edits guidance documents and produces conference proceedings. To maintain sanity, she conducts interviews with wise, quirky experts and publishes advocacy articles. For relaxation, she loves to write poetry and children’s stories.

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