Interview avec Prof. Yanko Yanev PDG, Nuclear Knowledge Management Institute, Vienne

Avis professionnels

September 19, 2022

par Susan Cohen

En quoi la gestion des connaissances nucléaires est-elle si importante ? Comment peut-on assurer une gestion efficace des connaissances nucléaires ? De quelle manière ces connaissances sont-elles documentées et sauvegardées ? Comment peut-on avoir accès aux connaissances tacites détenues par les professionnels du nucléaire et les préserver ? Les dirigeants de la filière nucléaire se préoccupent-ils suffisamment de la gestion des connaissances nucléaires ?

Dr. Yanko Yanev — PDG du Nuclear Knowledge Management Institute, Vienne, et ancien responsable du Programme pour la gestion des connaissances nucléaires de l’AIEA, est qualifié pour répondre à de telles questions. Puisant dans son expérience de chercheur, auteur, directeur et autorité internationale dans le domaine de la gestion des connaissances nucléaires (ou NKM en anglais de « Nuclear Knowledge management »), il discute avec Susan Cohen de ses travaux, passés et présents, dans cette discipline aussi fascinante qu’essentielle.

Susan Cohen : En quoi l’énergie nucléaire est-elle importante ?

Yanko Yanev : On peut répondre à cette question de manières différentes, mais en règle générale, la réponse est qu’exploiter l’énergie nucléaire représente probablement l’activité humaine la plus complexe et la plus scientifique qui soit. Elle mobilise toutes nos connaissances en physique, chimie, science des matériaux, médecine et dans bien d’autres domaines scientifiques.  Il y a quelques années de cela, l’AIEA a publié un rapport capital intitulé Les principes fondamentaux de l’énergie nucléaire (2008), le plus important étant que les avantages dépassent largement les risques.

Aujourd’hui, les gens commencent à comprendre l’importance de l’énergie nucléaire : elle protège le climat et est opérationnelle 24h sur 24, 7 jours sur 7. Elle se fonde sur des sciences dures et des connaissances établies. Les opposants au nucléaire n’aiment pas la science ; ils ne la comprennent pas ou ne veulent pas s’y intéresser. On m’a dit un jour que les gens réagissent en fonction de leurs émotions : pour eux, le nucléaire est néfaste à cause de Tchernobyl et Fukushima. Pourtant, pour chacun de ces événements, les sciences dures sont en mesure d’expliquer ce qui s’est produit et comment éviter de tels accidents. Mais les gens n’écoutent pas la science.

Faisons donc appel aux émotions. À l’heure actuelle, nous sommes confrontés au problème de la contamination de l’atmosphère par les combustibles fossiles, cette fine couche d’air sur 3 km qui nous permet de respirer et de vivre. Le nucléaire sauve des vies, protège le climat, stabilise l’économie et garantit l’approvisionnement énergétique. Il n’a besoin ni du soleil ni du vent. C’est peut-être en passant par les émotions que les gens verront le véritable avantage de l’énergie nucléaire.

SC : Que représentent les connaissances nucléaires ?

YY : Comme je l’ai dit plus tôt, les connaissances qui nous permettent de faire fonctionner un système nucléaire en toute sûreté et efficacement mêlent la physique, la chimie, les mathématiques, la physique des réacteurs, la science des matériaux et l’ensemble des connaissances s’appliquant aux installations nucléaires. Tout pays qui exploite l’énergie nucléaire devrait posséder des compétences dans toutes les disciplines requises des domaines de l’ingénierie et des sciences. Les connaissances nucléaires, fondamentalement, se rapportent à la question de la sûreté. Un réacteur doit être sûr pour être mis en exploitation, nous faire bénéficier de son opération et être rentable. Sinon, il sera mis en arrêt. Le savoir, qui est une ressource fondamentale, doit être géré d’une manière ou d’une autre ; c’est ce qui a donné la gestion des connaissances nucléaires.

SC : Pourquoi est-il indispensable d’assurer la gestion des connaissances nucléaires ?

YY : Toute ressource se gère. Nous devons donc comprendre les conditions qui permettent aux connaissances nucléaires d’exister, d’être transférées et partagées. Si, dans une centrale nucléaire, seuls quelques individus possèdent des connaissances, vous êtes dans une situation très délicate. Et s’ils sont absents (malades ou en congé) ? Les connaissances et compétences qui servent à opérer une centrale doivent être disponibles à tout moment, selon les besoins, afin de respecter les conditions de sûreté. Je vous donne un exemple : après l’accident de Fukushima, j’ai eu l’opportunité exceptionnelle de m’entretenir avec le directeur de la centrale de Daini, à 30 km au sud de Daichi. Ils ont vécu le même tremblement de terre et tsunami, mais la centrale a pu être sauvée grâce à la bonne gestion des connaissances nucléaires des personnes qui l’avaient construite et de celles qui l’opéraient. Un autre facteur déterminant a été le fait qu’un groupe électrogène diesel avait été placé à un niveau plus élevé et a continué à fonctionner, contrairement à ceux de Daichi qui avaient été inondés.

SC : Comment l’AIEA a-t-elle fait connaitre la gestion des connaissances nucléaires ?

YY : Au début, cela ne s’appelait pas la gestion des connaissances. Dans les années quatre-vingt-dix, les gens ne voulaient pas faire d’études de science, ce qui, vingt plus tard, aurait pu poser problème si l’on avait manqué de scientifiques formés. Quand le DG Hans Blix m’a invité à intégrer l’AIEA, la première chose que j’ai faite a été de rédiger un document pour une résolution de la Conférence générale soulignant que l’éducation et la formation étaient primordiales. Ça a été soutenu à l’unanimité. De l’éducation et la formation, nous sommes passés aux connaissances et compétences, puis aux qualifications et à la formation dans le secteur. Cela existait déjà, mais nous avons commencé à réfléchir en termes de processus.

Quelque temps plus tard, le DG El Baradei m’a demandé comment je pourrais gérer ce qu’il avait dans la tête (c’est-à-dire ses connaissances tacites) ! À vrai dire, ce ne sont pas les connaissances elles-mêmes que l’on gère, mais l’environnement qui favorise leur existence et leur disponibilité. La gestion des connaissances nucléaires a ensuite été établie à l’ AIEA, plus par une voie politique, en ralliant les États Membres sur la question. On a reçu un grand soutien de la part des grands pays nucléaires, comme le Canada, la France, la Russie et les États-Unis.

SC : De quel type de connaissances nucléaires doit-on assurer la gestion ?

YY : Il existe différentes sortes de connaissances nucléaires. Les connaissances explicites sont rassemblées dans les rapports, les analyses de sûreté et les documents d’orientation. Elles sont toujours disponibles lorsqu’on en a besoin. Cela devient des informations, qui à leur tour se transforment en connaissances pour ceux qui comprennent le sujet en question. Les connaissances implicites/tacites, elles, sont dans le cerveau des employés et peuvent être transférées en mettant en place un système de mentorat sur le terrain. Certaines connaissances ne sont pas disponibles sur le terrain, mais viennent par exemple du fabricant d’un équipement ou d’un spécialiste à qui l’on peut faire appel : ce sont les connaissances par relation. Dans mon institut, nous avons conçu une matrice de connaissances pour gérer les processus : par exemple, pour les connaissances sur les problèmes techniques pouvant affecter les réacteurs.

SC : Décrivez-nous certains de vos projets relatifs à la gestion des connaissances nucléaires, passés ou présents.

YY : L’un des projets les plus importants de gestion des connaissances nucléaires à l’AIEA est l‘École pour l’énergie nucléaire. Des dirigeants nucléaires de grande renommée ont formé des plus jeunes. Le journal scientifique Nuclear Engineering l’a cité comme étant la formation no. 1 en 2012. En outre, plusieurs écoles de gestion des connaissances nucléaires à Trieste, gérées par l’AIEA, ont permis de créer un réseau d’environ 700 personnes qui continuent à transmettre leurs connaissances. Beaucoup d’entre eux sont maintenant directeurs. Dans ces écoles, ils ont appris une manière de penser : pourquoi il faut gérer, transmettre et préserver les connaissances nucléaires et, ainsi, accroitre leur valeur en tant que ressource.

J’écris en ce moment un livre sur la gestion des connaissances nucléaires (60-70 pages). Je me concentre sur les principes fondamentaux, comme le fait que la gestion des connaissances nucléaires représente une activité essentielle, pas une option. J’y explique la philosophie de cette gestion et décrit comment l’implémenter. Ce livre concentrera mes vingt et quelques années d’expérience.

SC : Quels sont les plus grands défis auxquels nous sommes confrontés pour la gestion des connaissances nucléaires ?

YY L’un d’entre eux est la gestion à long terme : la durée de vie utile d’une centrale est de 300 ans, en comptant les déchets radioactifs. L’une des tâches consiste à informer le personnel nucléaire après dix générations de ce qui a été fait et ce qui doit être fait.

Une autre est de préserver la sûreté nucléaire. Mes principes de sûreté sont très simples : les personnes qui travaillent dans le nucléaire devraient savoir et comprendre ce qu’ils font le mieux possible, et aussi connaitre les conséquences des erreurs s’ils se trompent. Que se passe-t-il si on ne suit pas les règles ? Il faut faire preuve d’un grand sens des responsabilités. Ces exigences sont les fondements de la culture de sûreté. Si il a une bonne culture de sûreté, le nucléaire peut être la première source d’énergie pour la planète.

SC : Comment la gestion des connaissances nucléaires peut-elle aider à sensibiliser sur le rôle que joue l’énergie nucléaire pour atténuer les effets des changements climatiques ?

YY : À part la question d’un approvisionnement énergétique fiable, l’argument le plus fort pour le nucléaire est le changement climatique. Une centrale nucléaire n’affecte ni le climat ni l’environnement qui l’entoure. Un rapport récent de l’UNSCEAR pour l’Assemblée générale des Nations Unies a révélé que les énergies renouvelables ont un effet de radiation sur l’environnement plus important que le nucléaire. Ce rapport a été approuvé par 194 pays. Si les gens ont peur du rayonnement ionisant, ils devraient comprendre qu’ils y sont plus exposés avec les panneaux solaires.

SC : En quelques mots, quel message voulez-vous faire passer aux décideurs et au grand public ?

YY : Si nous voulons atteindre les objectifs de développement promulgués par l’ONU, il va nous falloir de l’énergie. Si on se penche sur les sources d’énergie existantes, que nous le voulions ou non, on tombe sur le nucléaire. Les combustibles fossiles étant bientôt hors-jeu, plus d’une soixantaine de pays se tournent de nouveau vers le nucléaire et demandent de l’aide. Une des principales responsabilités consiste à créer et conserver les connaissances et compétences pour opérer une centrale nucléaire en toute sûreté.

SC : Pour aller plus loin, pensez-vous que le nucléaire est voué à survivre si l’on considère à la fois ses risques et ses avantages ?

YY : Je suis en train de devenir un sceptique optimiste ! Ce qui fera que le nucléaire restera d’actualité, c’est le changement climatique. Mais c’est un sujet que nous pourrons discuter une autre fois.

Vienne, juin 2022

thomasthor

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